Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski
- 11 juil.
- 4 min de lecture
2009 - Fantasy

Quatrième de couverture
"Gagner une guerre, c'est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d'orgueil et d'ambition, le coup de grâce infligé à l'ennemi n'est qu'un amuse-gueule. C'est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l'art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c'est au sein de la famille qu'on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c'est plutôt mon rayon..." Gagner la guerre est le premier roman de Jean-Philippe Jaworski. On y retrouve avec plaisir l'écriture inimitable de l'auteur des nouvelles de Janua vera et don Benvenuto, personnage aussi truculent que détestable. Le livre a obtenu en 2009 le prix du premier roman de la région Rhône-Alpes et le prix Imaginales du meilleur roman français de fantasy.
Mon avis
Intrigue : 4.5/5
Le récit suit Don Benvenuto Gesufal, tueur à gages et homme de main au service du podestat de Ciudalia, alors qu'il se retrouve plongé au cœur d'un conflit diplomatique et militaire d'envergure. L'intrigue, d'une densité rare, entrelace la petite délinquance urbaine et les hautes stratégies géopolitiques avec une maestria rarement égalée.
Contrairement à la progression linéaire que l'on peut trouver dans L'Apprenti assassin de Robin Hobb, un autre grand classique de la fantasy, l'auteur privilégie une structure complexe où les faux-semblants et les doubles jeux sont la règle, ce qui force le lecteur à une attention constante face à des retournements de situation souvent brutaux.
Le léger bémol de cette construction réside dans sa complexité. L'accumulation de factions, de personnages secondaires et de manœuvres politiques peut égarer le lecteur moins aguerri, et transformer la lecture en une épreuve de mémoire autant que de plaisir. Pourtant, cette exigence est le prix à payer pour une profondeur narrative qui évoque la densité d'un Dracula de Bram Stoker, où chaque détail, aussi insignifiant semble-t-il, finit par s'imbriquer dans le mécanisme de l'intrigue.
Idées : 4/5
Si la magie et le surnaturel sont présents (fantasy oblige), ces éléments restent en trame de fond. Le roman explore plutôt les ressorts de la nature humaine, la corruption du pouvoir et le cynisme institutionnel.
Ainsi, l'auteur prend un malin plaisir à déconstruire les idéaux chevaleresques de la fantasy traditionnelle pour privilégier une vision matérialiste du monde. Le pouvoir à Ciudalia n'est pas une question de droit divin ou de lignage, mais le résultat d'une ingénierie sociale fondée sur la vénalité et la terreur.
En cela, Gagner la guerre peut se rapprocher de la démarche de Michel Houellebecq avec son roman Soumission - bien que dans un genre tout autre, celui de l'anticipation - par son analyse froide des structures de domination. Benvenuto n'est pas un héros classique, mais un pragmatique qui navigue dans un monde où l'idéologie est souvent le masque des intérêts privés.
Le roman explore aussi la notion de rédemption et de moralité dans un univers dénué de manichéisme qui n'est pas sans rappeler celui du Trône de Fer sur cet aspect. C’est dans cette capacité à intellectualiser l’action pure que Jaworski se distingue, et transforme son roman en une étude sociologique autant qu'en un récit d'aventures.
Enfin, l'auteur interroge également la nature de la guerre, présentée ici comme une simple variable économique. La notion de « gagner la guerre » perd ainsi tout son éclat héroïque.
Personnages : 4.5/5
Benvenuto Gesufal est sans doute l'une des figures les plus marquantes de la littérature de genre française. À la fois barbare, assassin et philosophe de comptoir, il incarne une forme d'immoralité pragmatique qui séduit autant qu'elle révulse.
La figure de l'assassin s'éloigne ici des clichés romantiques pour embrasser une réalité plus sombre et morale. Ce portrait d'un tueur malgré lui, qui tente de préserver une étincelle de bonté dans un métier qui exige de la froideur, trouve un écho contemporain dans le personnage de Billy Summers de Stephen King. Les deux personnages partagent cette dualité de l'exécuteur doté d'un code d'honneur strict, tandis qu'ils naviguent dans un monde où la violence est une nécessité professionnelle.
Autour de don Benvenuto, une galerie de personnages secondaires, des podestats aux courtisanes, vient enrichir une fresque où personne n'est vraiment innocent. Chaque interaction est une joute verbale, chaque alliance un calcul risqué.
Les défauts des personnages, leur avidité, leur lâcheté ou leur intelligence froide, font leur force et rendent le monde de l'auteur d'une crédibilité troublante.
Style : 4.5/5
Le style de Jaworski est l'atout maître de l'œuvre. D'une richesse linguistique remarquable, il oscille entre la vulgarité des bas-fonds et la préciosité des salons aristocratiques.
Chaque phrase est ciselée, chaque métaphore sert le propos. Cette maîtrise formelle permet de rendre les descriptions d'une précision chirurgicale et transforme chaque scène en un tableau vivant.
Là où d'autres auteurs de fantasy privilégient une prose plus convenue ou fonctionnelle, Jaworski impose une véritable identité littéraire.
Seul bémol, cette virtuosité peut parfois sembler intimidante pour le lecteur peu habitué à une langue aussi travaillée. C'est un style qui demande du temps, de l'attention, une exigence qui tranche avec la fluidité plus directe de certains best-sellers de genre. Pourtant, c'est ce même style qui donne au roman toute sa saveur et sa profondeur, en faisant une expérience esthétique totale.
En bref :
Gagner la guerre est une œuvre magistrale qui redéfinit les codes de la fantasy politique par sa profondeur psychologique et sa virtuosité stylistique. C'est un récit indispensable, aussi brutal que raffiné, qui marque durablement l'esprit par son réalisme noir et ses personnages inoubliables.
NOTE GLOBALE : 4.5/5
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