Panorama, de Lilia Hassaine
2023 - Science-fiction

Quatrième de couverture
"C'était il y a tout juste un an.
Une famille a disparu, là où personne ne disparaissait jamais.
On m'a chargée de l'enquête, et ce que j'ai découvert au fil des semaines a ébranlé toutes mes certitudes. Il ne s'agissait pas d'un simple fait-divers, mais d'un drame attendu, d'un mal qui irradiait tout un quartier, toute une ville, tout un pays, l'expression soudaine d'une violence qu'on croyait endormie."
Hélène, ex-commissaire de police, reprend du service pour retrouver un couple et leur petit garçon, Milo. Elle rencontre les dernières personnes à avoir été en contact avec eux. Depuis que la France a basculé dans l'ère de la Transparence, ces hommes et ces femmes vivent dans un monde harmonieux, libéré du mal, où chacun évolue sous le regard protecteur de ses voisins. Mais au cours de son enquête, Hélène va dévoiler une vérité aussi surprenante que terrifiante.
À travers cette contre-utopie, c'est le monde d'aujourd'hui que l'auteur interroge. Ce roman haletant montre des êtres en proie à leurs pulsions et à leurs fêlures derrière leur apparente perfection.
Mon avis
Intrigue : 3/5
L'intrigue s'articule autour d'un postulat de science-fiction simple mais efficace : dans un futur proche ayant fait le choix absolu de la transparence, une famille disparaît mystérieusement d'un lotissement pavillonnaire où les murs en verre suppriment toute intimité. Hélène, une ancienne enquêtrice, est chargée de lever le voile sur cette énigme au sein d'un monde où le crime est censé être devenu impossible.
Cette construction rappelle quelque peu la mécanique narrative de Wayward Pines de Blake Crouch, où un agent extérieur tente de percer les secrets d'une communauté apparemment idyllique. Cependant, là où le roman de Crouch bascule rapidement dans le thriller SF haletant, le récit de Hassaine choisit la voie de l'enquête intimiste et sociologique.
En fin de compte, le mystère de la disparition fonctionne surtout comme un prétexte narratif pour exposer les failles d'un système qui prône la bienveillance universelle par le regard d'autrui, et cette progression mesurée pourra frustrer l'amateur de SF aux résolutions plus ambitieuses.
Idées : 3.5/5
L'idée principale du roman réside dans sa critique de notre obsession moderne pour l'image, la traçabilité et l'exposition de soi. Ainsi, ce roman d'anticipation prolonge logiquement la tyrannie des réseaux sociaux dans un monde physique entièrement vitré.
L'autrice crée ainsi une dystopie où l'abolition des murs engendre celle de la liberté intérieure et force les individus à intérioriser la surveillance permanente jusqu'à l'autocensure totale.
Cette réflexion sur la perte de l'altérité et le formatage des consciences par l'exposition constante évoque la froideur bureaucratique et la soumission volontaire décrites par Michel Houellebecq dans Soumission.
Cette exploration des dérives sécuritaires s'inscrit dans la grande tradition des contre-utopies orwelliennes, tout en actualisant le concept du panoptique pour l'ère numérique. Néanmoins, l'analyse socio-politique pèche parfois par un léger didactisme, et pointe les travers de notre époque avec un peu trop d'évidence.
On est très loin de la complexité systémique et de l'ampleur géopolitique d'un roman comme Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson, qui embrasse la technicité des solutions globales ; ici, la focale reste volontairement resserrée sur le drame individuel et l'allégorie de notre propre XXIe siècle.
Personnages : 3.5/5
Du côté des personnages, le traitement se révèle fonctionnel, au service d'une démonstration sociologique plus globale. Hélène, l'enquêtrice désabusée, incarne la figure classique du tiers lucide, un esprit critique qui tente de préserver sa boussole morale dans un monde entièrement standardisé par la bienveillance obligatoire.
Les membres de la famille disparue et les voisins observateurs manquent parfois un peu de chair et fonctionnent davantage comme des archétypes de la paranoïa collective que comme des personnages marquants. Ce parti pris de caractérisation, qui privilégie la thèse à l'épaisseur romanesque pure, pourra décevoir les lecteurs de l'imaginaire attachés à la profondeur organique des fresques de fantasy comme Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski et son mémorable Don Benvenuto, par exemple. Malgré cette apparente distance émotionnelle, ces silhouettes transparentes traduisent à merveille la solitude abyssale qui gagne des individus pourtant constamment épiés.
Style : 4/5
L'écriture de l'autrice est nerveuse, caractérisée par des phrases courtes, un sens aigu de la formule et une coupe chirurgicale des chapitres, souvent de 2 ou 3 pages, qui font écho à son parcours de journaliste. Ce style épuré, presque clinique, renforce la glaçante efficacité de la dystopie en évitant tout lyrisme superflu pour aller droit à l'essentiel. Cette sobriété formelle s'apparente à la rigueur technique et au dépouillement stylistique que l'on retrouve dans Projet Dernière Chance d'Andy Weir, où la clarté du propos prime sur la virtuosité littéraire.
Si cette fluidité rend la lecture extrêmement addictive et percutante, elle peut aussi laisser une impression de surface, manquant de cette épaisseur poétique et sensorielle propre aux grands textes de l'imaginaire. L'écriture ne cherche pas à immerger le lecteur dans un worldbuilding luxuriant ou des descriptions assommantes, mais à maintenir une pression constante, comme un rapport d'expertise ou une enquête journalistique menée à charge contre notre fascination pour la transparence. C'est un choix esthétique tranché qui privilégie l'impact pamphlétaire à la contemplation.
Au milieu de ces phrases incisives, l'autrice se permet de temps à autre quelques logorrhées percutantes, si typique de la littérature blanche, que l'on retrouve par exemple chez Houellebecq. Jugez par vous-même (p.60) : "A la mort de mon père, quelques années plus tard, j'eus le sentiment d'être passée à coté de lui. Je m'étais beaucoup regardée, je l'avais ignoré et j'avais eu honte de notre quotidien. J'avais eu honte de notre pavillon sans cachet, de la sculpture de chat dans l'entrée, de son vide-poches coquille Saint-Jacques, de notre téléphone fixe, de la photo qu'il avait gardée de ma mère alors qu'elle s'était barrée, de la moquette dans sa chambre, du papier peint dans la mienne, de la banalité de nos journées, toutes ces choses que je n'aurais jamais postées sur Instagram et qui font qu’aujourd’hui je ne peux m'empêcher de pleurer quand je vois un vide-poches en forme de coquillage dans le vestibule d'une maison."
En bref :
Panorama est un pamphlet d'anticipation efficace qui, sous une enquête policière classique, reflète nos dérives numériques contemporaines. Malgré un manque de profondeur des personnages et une intrigue un peu molle, Lilia Hassaine démontre la pertinence de la dystopie pour analyser les pièges de notre modernité.
NOTE GLOBALE : 3.5/5
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