La patrouille du Temps, de Poul Anderson

1960 - Science-fiction

Quatrième de couverture

« Si vous retourniez en l'an 1946 et que vous vous efforciez d'empêcher le mariage de vos parents en 1947, vous n'en auriez pas moins dès lors existé cette année-là... »

N'est-il pas vertigineux de s'entendre dire cela par un docte professeur ? En l'an 19352, il est vrai…

Comme il est vrai qu'en cet extrême futur l'homme est maître de l'Univers et du Temps. Il peut tout, y compris modifier le passé et par là même bouleverser le présent. Périlleux et subversif pouvoir !

Alors se crée une « patrouille », une police temporelle qui veille, prête à se battre.

Imaginez le monde si les Chinois avaient découvert l'Amérique avant Colomb, si les Phéniciens l'avaient emporté sur Rome…

Mon avis


Intrigue : 4.5/5


Attention : ce roman n'en est pas un !

Il s'agit en réalité de 4 nouvelles qui peuvent se lire de manière indépendante, même si la première sert tout particulièrement à introduire l'univers des patrouilleurs.


1/ La Patrouille du temps

Manse Everard ne s'imagine pas une seconde ce qui l'attend lorsqu'il répond à une petite annonce. Après plusieurs tests physiques et psychologiques, il se fait recruter par la Patrouille du Temps, une brigade temporelle chargée de conserver la trame historique telle que nous la connaissons. En effet, le voyage dans le temps a été inventé dans le futur par les Daneeliens, les lointains descendants de l'Homme.

Cette première nouvelle introduit avec brio l'univers des Patrouilleurs, à travers la poursuite d'un criminel temporel idéaliste qui essaie de modifier le passé pour rendre le futur meilleur… selon lui, tout du moins.


2/ Le Grand Roi

Cette histoire commence par la disparition d'un agent de la Patrouille qui s'était rendu au XIe siècle, au temps de la montée en puissance de l'Empire perse. Manse va enquêter dans le passé, seul, pour découvrir ce qui lui est arrivé à son ami. On retrouve ainsi le modus operandi présenté dans la première nouvelle : enquêter à rebours en partant des conséquences et remonter peu à peu aux causes premières afin de trouver l'événement-clé qui a été modifié. Une fois le mystère éclairci, Manse aura affaire à un cas de conscience pour le moins cornélien.


3/ Échec aux Mongols

Et si l'Amérique n'avait pas été découverte par Christophe Colomb, mais par les Mongols et les Chinois du XIIIe siècle ? Aidé d'un autre agent, Manse va tenter de faire rebrousser chemin à ces aventuriers en avance sur leur temps.


4/ L'Autre Univers

Sans conteste la nouvelle la plus ambitieuse du recueil, et sans doute la meilleure.

Ici, toute l'Histoire est modifiée suite à l'altération d'un point nodal, très loin dans le passé. Ainsi, le présent est complètement bouleversé et la carte du monde n'a plus rien à voir avec celle que nous connaissons (voir image ci-dessous).

Accompagné d'un autre agent, Manse apparait dans ce présent et se fait capturer par des gens qui parlent une langue inconnue. Les deux compères vont tâcher de découvrir ce qui s'est passé en vue de rectifier le cours de l'Histoire.


Idée : 4/5


Le thème du voyage dans le temps est récurrent en science-fiction.

Bien évidemment, se pose aussitôt la question du paradoxe temporel, comme évoqué dans la quatrième de couverture : et si je remontais le temps pour tuer mes parents encore enfant, qu'advient-il de moi puisque je n'ai pas pu naître ? L'auteur écarte assez vite cette problématique en introduisant la notion de temps propre, c'est-à-dire de ligne temporelle personnelle. On peut donc empêcher notre naissance sans modifier notre propre trame qui existera toujours dans notre mémoire, indépendamment de ses éventuelles modifications dans la réalité.

Poul Anderson part également du postulat que la trame temporelle est élastique. Ainsi, la modification d'un événement mineur n'aura pas de répercussions majeures et la trame s'ajustera d'elle-même sans modifier le cours de l'Histoire. Seule exception : l'existence de points nodaux, des événements cruciaux dont l'altération peut bouleverser le futur tout entier. C'est d'ailleurs tout l'enjeu de la dernière nouvelle, "L'Autre Univers".


De manière générale, Poul Anderson ne s'épanche pas du tout sur les aspects scientifiques et techniques de l'attirail du futur, contrairement à Barrière Mentale par exemple, autre roman de l'auteur dans lequel il détaille la raison expliquant l'accroissement soudain de l'intelligence de toute vie animale sur Terre.

Ici, aucune explication théorique ou technique à propos du pistolet paralyseur, de l'émetteur radio ou encore du fameux « saute-temps », le véhicule temporel volant équipé d'un système antigravité qui permet aux agents de traverser les époques.

En particulier, la technologie du voyage dans le temps n'est pas du tout abordée. On sait juste qu'elle provient d'un futur lointain, créée par les Daneeliens, lointains descendants de l'Homme. De ce point de vue, ma curiosité n'a pas été satisfaite. Même s'il n'est aucunement besoin de partir dans des considérations théoriques de plusieurs pages comme peut le faire Greg Egan, j'aurais apprécié un minimum d'explication, comme l'a fait par exemple Robert Charles Wilson dans La Cité du Futur, très bon roman récent de l'auteur qui traite avec brio du voyage dans le temps.


Là où Poul Anderson montre tout son talent, c'est dans la quatrième nouvelle, qui n'est rien moins qu'une uchronie fouillée malgré le format court du texte. Sans inventer le genre, il est notable de constater qu'à sa sortie, en 1960, ce type d'histoire demeure relativement avant-gardiste pour l'époque, et Poul Anderson lui adresse ici toutes ses lettres de noblesse.


Personnages : 4/5


Soyons clairs : le seul personnage vraiment développé est celui de Manse Everard.

On aime le suivre dans ses aventures, découvrir les époques, pourchasser les criminels temporels. Il est facile de s'identifier à lui et on se demande à plusieurs reprises ce qu'on aurait fait à sa place, comme on peut le voir dans couverture qui montre Manse Everard empreint de doutes.


Les autres personnages sont tous secondaires. Il apparaissent furtivement le temps d'une d'une nouvelle pour disparaitre aussitôt dans les méandres du temps.


A noter la place peu importante de la femme dans ces histoires.

Le seul personnage féminin marquant est présent dans la dernière nouvelle : Deirdre Mac Morn. Pour la profondeur de personnage, on repassera. En effet, elle est réduite à son physique très attirant et à sa connaissance du grec ancien, ce qui lui permet de communiquer avec Manse et son collègue Van Sarawak, tous deux piégés dans cette trame temporelle alternative.

Il faut cependant remettre ce recueil dans son contexte : ce travers misogyne est tout à fait symptomatique de la science-fiction du siècle dernier. Même le maître Asimov n'échappe pas à la règle, comme dans son roman Les Dieux Eux-Mêmes qui n'en demeure pas moins excellent.


Style : 4/5


La plume fluide et accessible de Poul Anderson nous plonge avec brio dans les aventures de Manse Everard.

Je trouve cependant le style un tantinet moins travaillé que dans d'autres romans de l'auteur comme Barrière Mentale, mais peut-être est-ce dû au format court des nouvelles qui implique d'aller à l'essentiel.

Ici, point de fioritures poétiques, le style est entièrement au service de l'histoire et de l'Histoire. Les descriptions des lieux et époques visitées sont immersives, tout en sachant s'effacer au profit de l'intrigue lorsque c'est nécessaire.


En bref :

Ce roman qui n'en est pas un reste un classique incontournable du time opera.

Même s'il ne révolutionne pas le thème du voyage dans le temps et n'en a de toute façon pas l'ambition, on sort de cette lecture absolument ravi et diverti des aventures de Manse Everard.


NOTE GLOBALE : 4.5/5


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