Les Bras de Morphée, de Yann Bécu
- Nicolas Skinner
- 27 déc. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 déc. 2025
2019 - science-fiction

Quatrième de couverture
Et vous ? Que feriez-vous de votre temps si vous dormiez 20h par jour ?
Voici un futur proche où l'on veille en moyenne quatre heures par jour à cause d'un étrange virus. En amour, à l'école, au travail, la routine a forcément l'allure d'un sprint : faire vite, faire court, ne pas trop ramener sa fraise... Trois lois sacrées que Pascal Frimousse, ex professeur de français, profane au quotidien. Avec ses 12 heures de veille, il est une perle rare. Mais à dormir si peu quand le reste de Prague sommeille, on s'ennuie ferme. Alors, pour passer le temps, quoi de mieux que de voler celui des autres, devenu leur bien le plus précieux ? L'essence même du trollage, en somme...
Mon avis
Intrigue : 3.5/5
Depuis une vingtaine d'années, les humains dorment environ vingt heures sur vingt-quatre, atteint par un virus, Morphéus. Les plus malchanceux ne disposent même que d'une heure d'éveil par jour, voire moins.
Dans ce contexte, Frimousse, un professeur de littérature un peu désabusé, se retrouve malgré lui propulsé dans une enquête qui va vite le dépasser.
Le récit adopte les codes du roman noir, mais les transpose dans un monde au ralenti, où chaque minute d'éveil est une ressource précieuse.
L’intrigue avance par dévoilements successifs, sans effets spectaculaires, entrecoupé par ces période de sommeil inévitables. Le roman joue moins sur le suspense pur que sur un enchaînement de situation souvent cocasses qui jalonne l'enquête de Frimousse.
Cette structure narrative peut s'avérer parfois frustrante pour le lecteur en quête de nervosité. Le rythme subit forcément les contraintes du monde décrit : l'enquête stagne parfois, et la résolution de certains mystères semble traîner en longueur. Si la construction est ingénieuse, elle demande une certaine patience pour accepter les parenthèses léthargiques qui ponctuent l'aventure.
Idées : 4.5/5
Sur le plan conceptuel, Yann Bécu livre une satire sociale brillante.
En réduisant drastiquement le temps de travail et d'activité, il interroge notre rapport obsessionnel à la productivité. Que reste-t-il d'une civilisation quand le capitalisme s'effondre, faute de temps disponible ?
Surtout que la plage de sommeil est fixe et spécifique à chaque personne, ce qui mène à certaines problématiques pour le moins gênantes. Par exemple, dans certaines familles, les plages d'éveil ne coïncident plus du tout... Ainsi, les différents membres ne peuvent plus se parler.
Le narrateur, lui, a la "chance" d'avoir une demi-heure d'éveil commun par jour avec sa femme.
L'une des idées les plus savoureuses reste sans doute le déclassement de la culture et de l'éducation. Dans un monde où l'on n'a que quatre heures pour tout faire, la littérature devient un luxe inutile, et les professeurs des reliques d'un temps révolu.
On pourra toutefois regretter que l'explication scientifique derrière ce sommeil global reste un peu nébuleuse, l'auteur privilégiant l'allégorie sociale et l'absurde à la rigueur de la hard science. Ainsi, les idées sont foisonnantes, mais elles servent plus souvent le décor et l'humour que l'exploration métaphysique profonde.
Personnages : 4/5
Le personnage principal, Frimousse, est un anti-héros par excellence. Ayant la chance inouïe de disposer de douze heures d'éveil par jour, il reste paresseux, nostalgique d'une culture que plus personne ne comprend, et doté d'un cynisme qui le rend très humain. C'est le guide parfait pour cette exploration d'un monde souvent absurde.
Les personnages secondaires, comme les différentes figures croisées au cours de son enquête, apportent une couleur de comédie de mœurs bienvenue.
Le reproche que l'on pourrait adresser au traitement des personnages est leur caractère parfois unidimensionnel. Beaucoup ne sont que des fonctions au sein de la satire (le bureaucrate zélé, le policier dépassé). Si Frimousse est bien campé, ses alliés et ses antagonistes manquent parfois de nuances ou de motivations complexes, restant souvent cantonnés à leur rôle de faire-valoir comiques. On s'attache à eux comme à des figures de bande dessinée, mais ils ne parviennent pas toujours à acquérir l'épaisseur psychologique qui transformerait cette aventure très sympathique en une grande épopée humaine.
Style : 4.5/5
Le style de Yann Bécu est le véritable moteur du plaisir de lecture. L'écriture est vive, émaillée de bons mots et d'une ironie constante qui rappelle parfois l'esprit d'un Terry Pratchett ou d'un Douglas Adams à la française. L'auteur manie le sarcasme avec une élégance certaine, notamment pour décrire la dégradation de la situation ou l'incompétence de ses contemporains ensommeillés. La narration à la première personne permet une proximité immédiate avec l'humour pince-sans-rire du protagoniste.
Ce parti pris de la légèreté est cependant à double tranchant : à force de privilégier la vanne et le ton décalé, le récit peine parfois à installer une réelle tension dramatique, notamment autour de l'enquête. C'est une plume qui charme par son esprit, mais qui peut paraître un brin trop détachée pour susciter une émotion profonde face au drame de l'extinction lente de l'humanité.
En bref :
Porté par une plume aussi savoureuse que burlesque, ce roman d’anticipation s’inscrit dans la lignée d’une science-fiction moderne et caustique. L'idée aussi simple que géniale d'un sommeil devenu beaucoup trop envahissant est très bien exploitée et narrée par un anti-héros attachant.
NOTE GLOBALE : 4/5







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